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L’asymétrie de l’information et l’ITIE

Dans un article publié dans le Financial Times George Soros nous a récemment rappelé la nature omniprésente du problème de la relation entre « mandant et mandataire ». Nous pouvons peut-être retourner une étape en arrière, au phénomène central qui sous-tend le problème de cette relation, à savoir l’asymétrie de l’information. Les personnes ou les organisations ne disposent pas des mêmes informations sur les mêmes sujets : les médecins en savent par exemple bien pus que leurs patients sur la médecine, les plombiers sont plus au fait de la façon de réparer un tuyau percé que le propriétaire désespéré, les banquiers en savent plus sur les risques que leurs clients et les opérateurs d’un champ pétrolier en savent plus que le propriétaire du champ, en particulier si ce propriétaire n’est autre que « la nation », et ainsi de suite. La façon dont la question du fossé de « l’asymétrie de l’information » est abordée ou résorbée (le meilleur résultat que nous pouvons escompter dans nombre de situations) est essentielle à la compréhension du fonctionnement des marchés, des démocraties et autres systèmes, pour voir comment ils répondent à l’intérêt du public et, essentiellement, pour définir comment le produit est généré et partagé au sein d’une société.  

Les exemples illustrant la façon dont l’asymétrie de l’information est abordée ne manquent pas. La réglementation des pratiques de la médecine, les normes de santé et de sécurité, l’accueil d’un nombre croissant de plombiers pour promouvoir la concurrence sont des exemples de certaines mesures visant à s’attaquer directement au problème. Il existe d’autres façons de traiter de l’asymétrie de l’information, dont l’une passe notamment par la reconnaissance selon laquelle il est difficile de s’en débarrasser tout en accordant des pouvoirs « constitutionnels » aux divers acteurs, dans l’intention que chaque acteur puisse ainsi surveiller les abus des autres. Une troisième méthode consiste à atténuer ou réduire le fossé. Celle-ci consiste à fournir au public et aux acteurs concernés des informations qui ne sont pas spontanément produites. L’ITIE est un bon exemple de cette méthode. 

Dans son article, Soros a indiqué qu’il s'est penché pour la première fois sur le problème de la relation entre mandant et mandataire dans le contexte de la prétendue malédiction des ressources. Que les riches propriétaires de gisements de pétrole ou de mines finissent pauvres et/ou piégés dans des conflits sanglants et/ou perdent totalement confiance dans les gouvernements constitue l’énigme souvent associée à la malédiction des ressources ou peut-être, pour lui donner une étiquette plus appropriée, au paradoxe de l’abondance. Dans le contexte de l’exploitation des ressources naturelles, le problème de l’asymétrie de l’information est non seulement omniprésent mais se révèle aussi dans sa forme la plus aigue. Pourquoi ? 

Avant que les gisements de pétrole et d’autres minerais engendrent quelque chose de bénéfique pour la société (par ex. un hôpital, un barrage, une école, une route), nombre de transactions doivent avoir lieu.  Toutes ces transactions sont vulnérables au problème de l’asymétrie de l’information : les représentants du gouvernement qui signent les contrats accordant les droits d’exploitation ; l’interprétation de ces contrats aux fins de calculer les impôts, la collecte des impôts, le transfert des impôts collectés aux bureaucraties et autres niveaux du gouvernement et, enfin, ces bureaucraties locales et nationales concluant des marchés avec des constructeurs dans le cadre de ces écoles, barrages, hôpitaux et routes. Dans cette version simplifiée du long chemin qui mène du « gisement pétrolier aux choses bénéfiques pour la société », il existe au moins cinq situations dans lesquelles il y a de fortes chances que les acteurs concernés (qui sont mandants, mandataires ou les deux) disposent d’un ensemble d’informations différent.  

L’ITIE va droit au cœur du problème. Elle crée un mécanisme faisant ressortir des données de l'une de ces situations : la versement des paiements (impôts et autres) des opérateurs aux gouvernements. Ce faisant, elle réduit le fossé de l’information. Elle atténue le problème de l’asymétrie de l’information dans son ensemble. En reconnaissant que l’ITIE est une atténuation du problème plutôt qu’une panacée, nous faisons preuve de réalisme. Mais il faut bien commencer par quelque chose, et tomber juste est une tâche plutôt ardue. Nous avons également des raisons d’être optimistes. La divulgation d'informations dans une situation facilite et permet à autrui de chercher et suivre les informations, à la fois en amont et en aval, du long chemin qui mène du gisement de pétrole à « l’école-hôpital-barrage-route ». Le fait de résorber un fossé aide à en résorber d’autres. Si cette entreprise est couronnée de succès, alors le problème de l'asymétrie de l'information sera bien moins préjudiciable aux perspectives de développement de ces pays dotés de ressources naturelles. 

Francisco Paris est le directeur régional du Secrétariat international de l’ITIE pour l’Amérique latine, le Burkina Faso, le Cameroun, la Guinée équatoriale et le Togo. Il est titulaire d’un doctorat de la London School of Economics